Sex and the City

Je ne sais pas si tous ceux d’entre vous qui liront cette critique fréquentent le groupes LES NOTES DE CINEMA DE RAPHAEL, PIERRE ET ANTOINE (et j’espere bien illusoirement que mon lectorat ne se résume pas à mon entourage proche), mais il se trouve que j’ai étonnement mit 14,25 à l’adaptation cinématographique de la série HBO créée il y’a maintenant 10 ans par Darren Star.
Avant d’expliquer cette notation que certains d’entre vous, je les vois déjà venir, qualifieront sans scrupules ni connaissance de cause d’exagération, je vais commencer par énumérer les raisons qui m’ont conduits à aller voir ce hype métrage, suite à une nuit blanche à 9 heures du matin accompagné d’un mal de dents plutôt carabiné et avec deux red bulls dans la tronche. Déjà, c’est une série HBO, et je ne peux que soutenir n’importe quel effort cinématographique venant d’une firme qui risque de projeter sur grand écran des adaptations des Sopranos (très probable), The Wire (improbable), Six Feet Under (très improbable) ou Oz (impossible). Deuxième raison : j’ai de la sympathie pour ce feuilleton qui propose une relecture intéressante de la condition et de l’image de la femme à ce carrefour temporel déterminant que fut le passage fin 90’s – début 2000. Le féministe qui sommeille en moi apprécie des héroïnes aux antipodes de la victimisation galopante des efforts de la pathétique Bridget Jones de Helen Fielding. Je n’ai pas vraiment suivi la série. J’ai connaissance de détails éparses : la délicieuse nymphomanie de la doyenne Sam. Charlotte est une Wasp en constante découverte de ses possibilités sexuelles qui est devenue juive en épousant un chauve sympa qui a joué dans Californication. Miranda est rousse, avocate, à fond axée travail et a épousé un binoclard vachement sympa aussi. Et bien sur Carrie Bradshaw, narratrice de la série, rédactrice à succès, se délectant de la vie privée de ses Best Friends (qui, étonnement, ne lui reprochent jamais de dévoiler au plus grand nombre leurs névroses et les problèmes d’érection de leurs maris…) et qui joue constamment au chat et à la souris avec son amour de toujours, l’impassible et richissime, Mr. Big. Le tout sur fond de luxe, sexe et superficialité assumée.

Moi perso, pour être franc, ça me botte. Il ne m’en a pas fallu plus pour apprécier de suivre sur une année diégètique les pérégrinations des personnages. Ca ne me dérange pas de voir pendant deux heures et quinze minutes des femmes qui ont dépassées la quarantaine préparer des mariages, parler cul ou chialer parce que leurs mecs les a trompé. J’adore ça, je passe mon temps à regarder des comédies romantiques et je me délecte toujours des variantes supposément originales que les scenaristes peuvent nous dégoter pour faire passer la pilule de schéma scénaristiques toujours un peu similaires d’un film à l’autre.
L’avantage de Sex and the City c’est qu’on avance en terrain connu. Les personnages nous sont familiers, bon coté d’adapter une série encore récemment en activité, en plein dans l’air du temps, avec toujours la batterie de fans prêts à suivre les quatre protagonistes dans leurs péripéties, que ce soit sur petit ou grand écran. Ce qui permet aux scénaristes d’avancer avec beaucoup d’assurance sur la dangereuse pente du développement narratif filmique. Sex and the City bénéficie donc d’un terrain de jeu plus développé (et surtout une liberté de ton plus prononcée) que la moyenne des comédies romantiques hollywoodiennes et/ou new-yorkaises. Un imaginaire déjà formé, des habitues déjà prises, un public déjà acquis. On passe d’un personnage à l’autre sans problème, et en bon néophyte, on s’étonne de leur pouvoir d’émotion.

Donc, bien sur, on n’échappe pas à quelques défauts : ce retour permanent et assez maladroit de la voix off de Carrie, clairement inadaptée à ce récit au long cours. On a bien évidemment veillé à ne pas déstabiliser les fans de la série, en ayant pas tout à fait conscience que 2h15 c’est vraiment pas la même chose que 20 minutes. Et évidemment aussi, on a pas ici affaire à un film d’auteur. Les effets sont clinquants, la musique pop (très bonne d’ailleurs) appuie systématiquement les raccords et les violons montent quand il faut. Mais restent les gags (qui tombent juste), la liberté de ton (rafraîchissante), les névroses (attachantes), la tête de Charlotte (hilarante à chaque coup) et une si jolie illustration du thème de l’amitié, rarement bien rendue sur un écran, et c’est dommage. C’est un film au service de ces personnages, plein de tendresse (voire le final sur l’anniversaire de Sam, petit pied de nez sympathique à ce sujet tabou qu’est la vieillesse dans la société consumériste).
Pour faire rire Raphaël et pour conclure, je dirais que c’est un film pétillant comme une bulle de champagne. Pour qui aime les films longs, le glamour, les dialogues crus et rigolos, et pour qui aime la série bien sur, c’est le film idéal.
Un Conte de Noël

Pour ces mêmes personnes qui suivent l’avancée des notes sur le groupe Facebook sus-nommé, celui là vient récemment de remplacer le Reviens-moi de Wright au statut de meilleur film de l’année 2008. Je l’ai vu deux fois, et je crois qu’une troisième fois est envisageable. Cependant, ces deux visionnages me paraissent nécessaires et suffisantes pour tenter de délivrer mes impressions sur ce monstre, cette oeuvre dense, riche, généreuse et constamment inventive.
Il est un magazine que j’aime bien et pour qui j’ai de la sympathie, Brazil. Peu de personnes l’achètent je pense, il est assez connu pour ses dérives judiciaires contre Luc Besson et son talent à incarner une voix iconoclaste, un peu foutraque et cinéphile maniaque de la presse française. Ca va à l’encontre d’un peu tout ce qui représente l’institution cinématographique française (en vrac les Cahiers, les Inrocks, le trio Monde-Telerama-Libé, etc.), ça parle franchement, fustigeant le cinéma mou du gland, la masturbation intellectuelle, le blockbuster hollywoodien de base, j’en passe et des meilleures, et rien que pour tout ça, c’en est incroyablement sympathique (je suis souvent d’accord avec eux) et parfois pleins de critiques enthousiastes et intelligentes.
Cependant… Je ne peux que m’insurger (carrément) à la lecture du cahier spécial Cannes de monsieur Christophe Goffette qui a l’honneur de pouvoir descendre ce nouveau Desplechin au nom de tout le mépris que la rédaction de Brazil peut avoir à l’égard du cinéma dit “parisianiste”. Je vais citer un peu :
“Ce serait mentir que de ne pas souligner chez le metteur en scène parisiano-parisianiste (passer au-delà du périphérique semble être une aventure pire qu’un trip amazonien à la Herzog, hormis quelques rares colonies, bien entendu, comme la croisette cannoise, vingt-et-unième arrondissement de la capitale) le déploiement d’un univers qui lui est propre. Mais que voyez- vous c’est physique !“
(Le film se déroule très majoritairement à Roubaix qui ne ressemble pas vraiment, pour ce que j’en ai entendu dire, au sixième arrondissement…)
“Trop maniéré, trop m’as-tu-vu ; trop de pas assez, à l’opposé. Pas assez d’âme, pas assez de coeur, pas assez de tripes !… En regardant les films de Desplechin, j’ai comme l’impression que ça pourrait m’occasionner quelques soucis d’érection, voyez-vous. Son cinéma est tout ramollo à l’extérieur et encore plus flagada à l’intérieur. De la guimauve qui ne veut pas en être. Un “camarade”, offusqué par mon anti-desplechénisme primaire, m’a tenu plus ou moins ce langage (…) : “mais non, vois-tu, Desplechin, c’est le miroir de la vie, par le prisme d’un néo-réalisme d’une transparence quasi-métaphysique”. D’abord, aïe, bobo la tête à la fin de la phrase. Ensuite, si Conte de Noël est le reflet de quelque chose, c’est celui de son metteur en scène qui aimerait bien savoir qui est le plus beau en ce miroir.“
Vous admirerez le merveilleux procédé qui veut qu’on démonte un film par le biais d’un méprisable personnage qui a eu juste assez d’intelligence pour apprécier ce film. Précision : j’ai très longtemps eu, moi aussi, de forts à-prioris sur Desplechin. Le merveilleux Rois et Reine en 2004, a depuis le temps, vite fait de m’ouvrir les yeux sur l’intelligence, l’originalité et les couilles de Desplechin, osons le dire. Non pas que je sois contre la mauvaise foi, j’en use bien trop souvent, et plus qu’à mon tour. Cependant, il m’arrive de changer d’avis et j’ai le discernement nécessaire pour avoir la capacité de faire cette simple distinction : il y’a le cinéma prétentieux, mou, ramollo, fermé d’esprit, femisard, et il y’a Desplechin, qui s’en est remarquablement detaché il y’a longtemps.

C’est quoi cette façon de penser qui veut que dès qu’on fasse réference à Godard, dès qu’on tente de faire des monologues, des faux raccords, dès qu’on mette au point des scenariis approfondis, écrits, légèrement autobiographiques, on soit systématiquement taxé d’intellectuel hautain et parisianiste. Le défaut (si tenté que c’en soit un) qu’on peut reconnaitre à Desplechin c’est de piocher dans sa vie privée pour raconter des histoires. Bergman l’a outrageusement fait. Woody Allen n’a cessé de mettre constamment en scène ses névroses. Ces deux auteurs sont des réferences pour Desplechin. Il les cite avec brio. Il cite avec brio.
Si des “intellos coincés” aiment Desplechin, ils ont leurs raisons. Il y’a d’excellents intellos coincés. Il y’a des bobos très intelligents. Qu’ils aiment ce film ne me posent pas de problème. Ce qui m’énerve plus c’est qu’une autre frange du public aura sûrement des à prioris plus tenaces que j’en ai eu, et qu’ils seront privés de la folie de Desplechin, de son amour invétéré du cinéma et de ses potentialités filmiques. Ce que je vois dans un Conte de Noël est autrement plus fascinant et intéressant que les prismes déformants de ceux qui ne veulent en voir en Desplechin qu’un intello ronflant. J’ai bien conscience que par contraste avec la critique pré-citée, mes propos auront vite fait de passer pour étant naïfs ou trop enthousiastes aux yeux de certains cyniques. Mais bon, tant pis pour eux.
D’abord que voit-on quand on prête un minimum d’attention à un Conte de Noël d’Arnaud Desplechin? C’est d’abord un grand artiste dont l’ampleur de son cinéma peut aisément rivaliser avec celle d’un Pialat. Aisément. Ici, les jump cuts sont légion. Les faux raccords sont érigés en loi. Les montages parallèles mettent miraculeusement en valeurs des cassures de rythmes rafraîchissements, bienvenues, illustrant un panel d’influences à peine imaginable, variées, intelligentes. On passe avec fluidité d’un effeuillage à la Rohmer à un trip en train façon Bande à Part avec Jazz de cave de circonstance, en passant par une virée au Printemps Bergmanienne. On est constamment fasciné par un récit rempli de subtilités, de brisures familiales qui multiplie les embardées, les mises en abyme, les personnages follement romanesque. D’un coté c’est Noël, alors, on regarde les Dix Commandements avec Charlton Heston. On se bourre la gueule. On va à la messe de minuit. On mixe du hip-hop à la fête du quartier. C’est fourmillant, vivant, le “miroir de la vie”, pour citer le camarade.

Car la pierre angulaire du cinéma de Desplechin, avant toute considération philosophique supposée foireuse (comme tout ce qui est philosphique, en ces temps sarkozystes et nauséabonds), c’est cette volonté de mettre en scène n’importe quelle personnage comme un héros mythologique. C’est remettre la vie au centre. Ce que nous dit Desplechin, c’est de vivre nos vies comme si nous étions tous des Rois et des Reines.
Le film raconte grosso modo une réunion familiale à l’occasion des fêtes de fin d’année, fortement entachée par la maladie de la mère, Junon (Catherine Deneuve) et la haine inconditionnelle que porte en son coeur Elizabeth (Anne Consigny) pour son frère, le mouton noir, le bouffon shakespearien, Henri, interprété par un Mathieu Amalric toujours plus bluffant, qui enchaîne scènes de folie et répliques cultes avec un naturel fou. On évoquera aussi un cadet diplomate et sympathique (Melvil Poupaud, vraiment excellent pour une fois), la femme de ce dernier (Chiara Mastroianni, je t’aime), un cousin artiste, alcoolique et aigri (l’inconnu Laurent Capelluto, une révélation) et le doyen, Abel (Jean-Paul Roussillon, égal à lui-même).
Si il faut fuir la banalité, l’originalité, elle aussi, est apparemment souvent redoutée par beaucoup de metteurs en scène (et pas mal de critiques aussi, apparemment…). Notre Desplechin, ça ne lui fait pas peur. N’hésitant pas à filmer des dialogues d’une cruauté grinçante, c’est avec un certain naturel que le cinéaste fait débiter à ses acteurs toutes ces horreurs, remplies d’amertume. Dans le cinéma français, le film de retrouvailles familiales dans la maison de province est quasiment un genre en soi. Tissant ses réseaux entre personnages, projetant ses petits monstres névrosés sur écran, ne se limitant vraiment pas à l’héritage vicieux et patrimonial Nouvelle Vague de certains de ses contemporains (Christophe Honoré ou François Ozon pour ne pas citer les cancres…) s’éloigne sans problème de ses glorieux prédécesseurs. On peut néanmoins comparer sa fraicheur à celle du Milou en Mai de Louis Malle, par exemple. Mais si ce dernier piquait à Bergman, les plus beaux instants de sa période bucolique et nostalgique, Desplechin leur préfère la douleur sourde et les fulgurances métaphysique du maitre.

On regrettera une palme d’or ratée à Cannes. Destin logique vue l’orientation très politiquement correcte des palmarès du festival, ces dernières années. On privilégie signifié politique, cinématographies méconnues à qualités artistiques. Ce qui au fond n’est pas un mal. On ne peut que regretter que ce genre de qualités ne soient pas plus souvent reconnues. Si le meilleur film de l’année est pour l’instant français, c’est grâce à un cinéaste à la sensibilité exacerbée, ouvert sur le monde pile comme il faut. Du bon post-modernisme, recyclant avec ce qu’il faut de discrétion, de distance et de culture. Un faiseur monumental, sachant exploiter ses acteurs au maximum, mélant improvisation, science du montage et fulgurances esthétiques. C’est une sorte de Godard des années 60 qui ressuscite au beau milieu des années 2000. On oublie trop souvent qu’avant de devenir lui aussi un intellectuel ronflant, Godard était avant tout un sale gosse abreuvé de pop-culture, de littérature pulp et de bande-dessinée, érigeant sur le même plan Humphrey Bogart et Arthur Rimbaud. On souhaite au grand Desplechin un meilleur destin.