C’est l’après-midi. Je suis seul dans mon quartier préférée. Je VEUX aller au cinéma. Il le faut. C’est nécessaire à mon équilbre. C’est mercredi, et une flopée de nouvelles bobines viennent de faire irruption sur ce marché on ne peut moins florissant mais genereux. L’offre a bon être conséquente, ma demande se tourne vers une oeuvre précise. Du bien, j’en ai entendu. Pas mal. Bon casting, ça traite d’un sujet couillu et de la séquence de guerilla urbaine.
Il n’en fallait pas plus pour attiser ma curiosité et mon envie.

Le Royaume donc, qui, dans les magazines de cinéma disons mainstream (climax, etc.) est attendu depuis des mois. Produits par Michael Mann, initié par ce dernier puis confié au jeune loup prometteur Peter Berg (réalisateur du à priori très sous-estimé Bienvenue dans la Jungle), le film traite du conflit au Moyen-Orient à travers l’enquète d’un groupe de quatre membres du FBI depechés en Arabie Saoudite contre l’avis de leur hiérarchie à la suite d’un attentat déstructeur fomenté par un émule de Ben Laden. Ils feront face tour à tour à l’absence de bonne volonté de leur propre gouvernement puis à la réticence des “autochtones” quant à l’interventionnisme américain.
Ca commence par un générique résumant le passif des relations entre les USA et l’Arabie Saoudite pour la “génération Zapping/Mtv” comme le disent si bien les Inrocks. C’est une bonne initiative, un bon cours de géopolitique en trois minutes chrono qui ne fait pas de mal au sein d’une production hollywoodienne souvent decriée pour sa propension à détourner les faits dans une optique douteuse ou pour tout simplement le bien de la fiction et de la narration. Ici, ce problème ne se pose pas, réalité et fiction, sens et narration, s’enlassant parfaitement…
Le plus intéressant dans le film c’est son rythme. Non seulement, on est tenu en haleine, mais ce rythme si soutenu profite au propos du film. Difficile de faire un film d’action sur des problèmes aussi graves et immédiats. Je pense à un film si souvent défendu par mon ami Joe Pesci, mais qui incarne pour moi un des problèmes les plus répandus dans la fictionnalisation Hollywoodienne : Blood Diamond. Problème tellement répandu que je n’hésiterai pas à le qualifier de “syndrome Blood Diamond” (non pas qu’il soit le premier, ou qu’il se limite à la flimographie d’Edward Zwick, c’est simplement un film qui incarne particulièrement bien cette propension). Dans le film précité, Zwick filme tout un tas de figures qu’on croit souvent propres à de terrifiantes images pour Journal Televisé : le village africain opprimé, l’enfant avec un AK-47 entre les mains, etc. Non pas qu’il soit regrettable qu’Hollywood s’empare de tels thèmes. La gène survient dans l’esprit du spectateur face au pseudo-lyrisme d’une mise en scène académique propre au film à oscar Hollywoodien. Le spectre de l’instrumentalisation du Tiers Monde apparaît et le projet en deviendrait presque meprisable. Le rythme du Royaume, lui, ne donne pas le temps au spectateur de cette distanciation qui releverait de la bétiste quand il s’agit de traiter d’un sujet aussi immédiat, aussi actuel…
A l’instar du prochain Redacted de Brian de Palma, la mise en scène et le montage du film de Berg opère une sorte de mix entre l’immédiateté d’un flash télévisé (en celà on se rapproche du Fils de l’Homme d’Alfonso Cuaron, véritable chef-d’oeuvre on ne le dira jamais assez, qui avait le génie de plaquer ce procédé à une base science-fictionnelle) et l’apreté d’un Michael Mann non pas light mais condensé. En effet, l’ombre du producteur plane sur le projet. On repense à la première séquence de Révélations pendant laquelle le reporter incarné par Al Pacino interviewait un chef terroriste méfiant. Il y’a aussi ces très maitrisées et réalistes scènes de fusillades qui font tout le sel de Heat ou même de Collateral. Si il n’y a pas la maitrise du maître, il y’a l’intention et comme Le Royaume dure moins longtemps que la moyenne des films de Mann (on atteint souvent les trois heures), le film s’avère surement plus accessible que si Mann l’avait réalisé.
Personnellement, je ne suis pas un grand fan de l’immense Michael et ne participerai forcèment au dythirambe critique dont il a la joie d’être l’objet dans notre beau pays. Peter Berg a sa propre voix, et même sous l’ombre de son mentor et producteur, il parvient à s’exprimer de son propre chef et avec brio.

Le rythme, donc, ne donne pas au spéctateur le temps de prendre les évènements avec du recul. Les incohérences, on ne les voit pas (on est pas forcèment super calé en situation en Moyen-Orient, pour les déceler de toute façon), et on assiste à de l’excellent divertissement sans que notre conscience politique se sente instrumentalisé. C’est un équilibre difficile (je vais finir par croire que le thème du blog, c’est l’équilibre…) et Peter Berg ne fait pas pencher la balance, tient le cap avec l’intelligence des faiseurs d’Hollywood trop longtemps restés dans l’ombre. C’est le casting et le traitement des personnages qui incarnent le mieux cet équilibre. Les scènes d’approfondissement des relations sont concises, brèves et efficaces. On ne s’attarde pas sur la perte de l’agent du FBI victime de l’attentat originel (On pleure trente secondes, on évoque des vêtements de pèche, basta) pas plus que sur l’amitié naissant entre Jamie Foxx et le policier arabe censé le materner (une hilarante discussion sur les series télés américaines). Si le film est standardisé, il le cache très bien… On est heureux de voir Jason Bateman, héros de la série Arrested Developement (meilleure comédie du monde, répétons-le en boucle jusqu’à notre mort), infiltrer un film dit “serieux” sans jouer outragemment le bouffon de service. Jennifer Garner use de toute la discretion et l’elegance, propres à une actrice qui a réussi si tard dans le métier, qui ont fait son succès. L’oscarisé Chris Cooper, impec, comme à son habitude. Puis bien sur le tandem Asharf Barhom – Jamie Foxx, incarnant l’alliance entre les peuples, sans drapeaux ni trompettes, avec une pudeur et une simplicité qui manquent trop souvent.
Le rythme (toujours) ne donne pas le temps au spectateur de remettre en cause les motivations des héros, l’implication du metteur en scène, la légitimité du projet. Il n’y a pas la prétention que peut avoir le cinéma face aux clichés que nous sommes censés avoir sur le Moyen-Orient (“Oh mon dieu! Même les terroristes ont une famille?”), tout est affaire d’évidence, il n’y a pas de grandes révélations sur l’administrations Bush et sur leurs relations avec le pétrole. Il s’agit de décrire un problème, une situation qu’il est suffisament difficile à exposer pour pouvoir à peine penser à le résoudre tendu comme l’illustre une scène finale équivoque et pessimiste qui résume le propos de Munich en deux minutes (ça n’enlève rien à la qualité du film de Spielberg).

En bref…
Remarquable morceau de cinéma, qui répond brillament au “syndrome Blood Diamond“. On abandonne ici l’Hollywoodisation tous azimuts pour une approche divertissante et subtile, tendance Michael Mann pour les nuls. Une mise en scène très steady-cam qui précipite le film dans l’actualité, sans aucune prétention, sans aucune propension apparente à la fictionnalisation des faits. Un parfait exercice d’épuration. J’ai évoqué Munich. Il y’a un parrallèle interessant à faire : si Spielberg collait nerveusement aux codes du film d’espionnage et au polar des années 70, c’est clairement au western qu’on pense face au Royaume. Une réappropriation intélligente des codes, une réactualisation des enjeux territoriaux et politiques des meilleurs Hawks, Mann (!) et des Ford les plus humanistes.
Le Royaume, en fait, c’est un point de départ, une base, peut-être même une proposition. Un prototype avec ce que cela implique d’épure et de faux simplisme. Il pose les fondements d’un western moderne apre et sauvage qui aura, soyons-en sur, la facheuse (et plaisante) tendance à pulluler au sein des calendriers de sortie de l’Hollywood de ces prochaines années. Il n’est plus impossible de faire des films sur l’Histoire en Marche en Amérique, ce qui n’est pas sans nous rappeller une époque où on se permettait de mettre en scène l’assassinat d’Hitler. Sans propagande, ni manipulation, espérons-le…
ola viva i twa
Commentaire par issa — avril 12, 2008 @ 4:29