Grand multiplexe du centre de Paris. Seance de 18 heures, il fait déjà nuit, c’est vraiment déprimant. Cette séance de 18 heures est importante. Car c’est celle d’une confirmation. La confirmation que Judd Appatow est définitivement mon chouchou du moment, voire peut-être même un chouchou plus permanent, qui sait. Après tout, il est le véritable héritier moderne des Capra et autres Wilder (attendrons-nous longtemps avant de citer le maître Lubitsch?). Paradoxe vite éventé, caracteristique de l’interessante mutation du statut du producteur au sein de la comédie US, Apatow ne réalise pas, il supervise. Supergrave a été dirigé sous la houlette du “maître”, mais chaque seconde du film réspire son amour pour les Freaks & Geeks, pour paraphraser le titre de sa série télévisuelle fondatrice.

Premiere originalité du film, la durée diégetique du film qui doit à peine excéder les 24 heures. Structure clairement pompée à la comédie, la mieux réalisée et la plus non sensique et effrayante des années 80 : After Hours. C’est cette greffe qui surprend au premier abord et qui donne son mordant au film : ce mix entre une forme piquée au film noir Scorsesien et un fond typiquement “Appatowien”, à base de rondouillards au physique pas facile et de jolies filles tout droit sorties du plus stéréotypé des rêves californiens. On ne perd pas vraiment au change. A une exploration purement abstraite de la furie qui peut émaner d’une ville la nuit se substitue une sociologie absurde d’une jeunesse ni d’ici ni d’ailleurs, obsédée et affectueuse.
Ca commence comme dans un Tarantino, avec de longues plages de dialogues jubilatoires sur les milles et unes façons de voir le sexe quand on est à demi-puceau, à ce stade précis ou la frustration est si douloureuse, la faute à des hormones qui chatouillent depuis trop longtemps pour rien. On rit, et on voit se succéder les hilarantes mesaventures d’un nerd efflanqué de deux flicards rigolards et delicieusement irresponsables, on assiste à cette quète démesurée, pour si peu de choses : bien s’habiller, trouver de l’alcool avec comme carotte au bout de la course, une bien maigre garantie sexuelle. Le film navigue comme chez Apatow sur les eaux d’un intéressant entre-deux : Un contexte stéréotypé (la ville américaine à la localisation inconnue et peu importante par exemple) à partir duquel nombre de teen-movies ont vendu une version liberaliste du monde américain. Mais ces stéréotypes ne sont jamais fouillés, ils sont considérés comme allant de soi. Comme si nombre de films l’avaient déjà trop fait. Au lieu d’approfondir les lieux communs, on explore les psychés des personnages sans en avoir l’air. Ils sont vulnérables, le deviennent aux yeux du spectateur sans artifice, le tout grace à une narration tranquille, équilibrée, fluide au possible, retranscrivant avec un ton proche du documentaire une nuit à peine moins ordinaire pour trois pauvres adolescents.
La GROSSE originalité du film, donc, (qui tient quasiment du miracle si l’on en juge par la trivialité des gags et des dialogues), c’est sa mélancolie. A l’ecoute du pitch, rares sont ceux qui n’auront pas résérvé une pensée à American Pie, maitre-étalon du genre. Si le film de Chris Weitz apparait de moins en moins drole avec le recul, on ne peut que reconnaitre au film un certain degré sociologique quant à la peinture des moeurs de l’adolescent face à la sexualité. La force du film, son casting (Jason Bigg a fait des étincelles chez Allen, et Sean William Scott est doté d’une veine comique indéniable) est aussi sa faiblesse : le peu de crédibilité et d’émotion qui se dégage d’un film dont les puceaux de 18 ans sont incarnés par des beaux gosses californiens de 18 ans. Supergrave comble ce (large) défaut avec trois pures gueules de comédie : Jonnah Hill (pur fruit de la famille Apatow et bouleversant d’obesité émouvante), l’introducing Christopher Mintz-Plasse (nerd par excellence avec lunettes et boutons de rigueur) et surtout le merveilleux pierrot lunaire Michael Cera dont votre serviteur était déjà tombé (platoniquement) amoureux à la vision de la meilleure série comique de tous les temps, Arrested Development.

Les dépucelages sont bien entendu titanesques. On retiendra la merveilleuse scène de chant du personnage de Cera, entouré de vingtenaires défoncés, qui restera ce que j’ai vu de plus drole cette année au cinéma. Puis toutes les sequences de virées de McLovin avec les policiers (un des deux intérprété par Seth Rogen, heros de En Cloque, et scénariste du présent film). Mais plus généralement, on pourrait se contenter de cette merveilleuse impression de spleen qui se dégage du metrage, comme cette voiture mise à feu par le jeune nerd et ses accolytes, etranges gardiens de la paix, grands enfants eux aussi cherchant à tout prix l’amour et la tendresse, quète qui inspire chaque personnage de ce merveilleux petit bijou, qui n’a de défaut que son titre et les très mauvais prejugés dont peut souffrir le public français.