Legolasda’s Weblog

décembre 23, 2007

CCPP (Cahier Critique Permanent et Pertinent). Episode 10

I’m Not There

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 Nous sommes le 23 decembre. Dans deux jours c’est Noël. Mais ce n’est pas le sujet. J’ai vu I’m not There de Todd Haynes, le jour de sa sortie le 5 decembre. Si mes cours de mathématique en secondaire n’ont pas été totalement inutiles, 18 jours se sont ecoulées entre le visionnage premier (car je l’ai vu deux fois) et la critique.

Critique importante s’il en est. Car pour l’instant, I’m not There est le meilleur film que j’ai pu voir cette année. Je n’ai pas encore pu voir la Graine et le Mulet, le Emmanuel Mouret n’a pas encore eu la chance de passer sous mon regard affuté mais bon public, mais dieu sait si j’ai du respect pour Valeria Bruni-Tedeschi (peut-être moins pour sa trainée de soeur…), je ne pense pas que son film Actrices reussira à suplanter dans mon esprit et dans mon coeur, la claque formelle et emtionnelle qu’incarne pour moi the best movie of the year, I’m Not There.

Je l’ai attendu ce film… Grand fan de Bob Dylan, je trepignais d’impatience à l’idée de découvrir les grandes etapes de la legende Dylanienne revue et remachée par l’excellent faiseur postmoderne et indépendant Todd Haynes. Le concept, culotté et original, ne vous est plus inconnu. 6 acteurs differents incarnent le troubadour, selon les differentes étapes de sa vie, ou surtout (et c’est là que c’est fort) selon les differentes étapes de son évolution artistique, peut-être la plus passionnante qui soit. Total reflet de son époque et de son pays, Dylan c’est tous les paradoxes du monstre Américain. Tout y est abordé.

La légende archivée, contestataire violent et provocateur endiablé. Par Christian Bale.

L’enfance rêvée en jeune bluesman noir en voyage sur les trains de marchandise. Par Carl Marcus Franklin.

Le poête dandy et désinvolte, homonyme du modèle incontestable Arthur Rimbaud. Par Ben Winshaw.

 La star irrespectueuse, à la tête enflée, animé par une haine farouche envers les incursions dans sa vie privée. Par Heath Ledger.

 Le Cow-Boy en cavale, se réfugiant dans un fantasme américain dont Billy the Kid est la principale incarnation. Par Richard Gere.

 Le chretien fervent à la limite du fanatisme, vers la fin des années 70. Encore par Christian Bale.

Et surtout… La rock star perturbée, pharmacie ambulante, dont le passage à l’electrique provoque indignation et incomprehension. Par Cate Blanchett.

 Si le film brille, ce n’est pas par son concept en lui-même. C’est plutot par les extensions de ce concept. Les potentialités pleinement employées de cette idée, qui permet de dresser un tableau brillant, chamaré et bordelique d’une Amerique en permanence en proie aux doutes, obsédée par la redemption, insaisissable, insatiable.

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Dylan, et ça Haynes l’a très bien comprit, est plus qu’une légende. C’est un parfum, un gaz qui enveloppe toute une époque (l’eternelle desillusion du passage des années 60 à 70) en se nourissant du passé, tout en préfigurant en permanence le futur. C’est surtout une personnalité mythologique, qui finalement existe plus dans l’inconscient collectif que physiquement (combien de fois n’ai-je pas entendu “il est mort, Bob Dylan?”) et qui n’a pas eu besoin de passer l’arme à gauche par en arriver à ce degré de renommée, d’habitude reservé aux martyrs de la culture populaire, de Marylin à Kurt Cobain…

Haynes, dont l’intelligence à parler de son pays par le biais de citations aussi pertinentes que de bon gout n’est plus à prouver, élabore ici un très intéressant travaille de correspondance entre les époques. Quand je dis “époque”, je ferais mieux de parler de “dimensions” tant chaque avatar de la star différe des autres. La richesse de l’oeuvre réside dans ces correspondances… Ainsi, pour exemple Pat Garret, le sheriff, est joué par le journaliste guindé et accusateur du segment dedié à Cate Blanchett. Ces deux figures incarnent la relation de Dylan vis-à-vis de l’Establishment, relation compliquée s’il en est (l’analogie avec l’amitié entre Garret et le Kid n’en est que plus brillante). Aussi, le fait que le prophète gauchiste de la premiere moitié des 60’s et le prophète religieux de la fin des 70’s soit incarnée par le même acteur (Christian Balle, toujours habité) illustre ce glissement dangereux entre les bonnes intentions et le fanatisme qui a toujours flotté au dessus de la bannière étoilée…

Le film est pourtant incroyablement respectueux en ce qui concerne les details. C’est vraiment le film d’un fan de Dylan, qui ne cherche en aucun cas à plaquer sur ecran les faits, mais la version des faits dont béneficie le public, cette légende dense et fascinante qui n’a souvent pas grand chose à voir avec la réalité. Pour un Dylanien pur et dur, le film est donc un regal. Le suitcase du jeune noir Woody, arbore la fameuse maxime “this machine kills fascists”. Le personnage de Charlotte Gainsbourg compile brillament deux femmes importantes dans l’existence du poète, Suze, premier grand amour, artiste-peintre qui a joué un role importante dans la culture européenne de Dylan, et Sarah, la femme, la mère de ses enfants. Le segment de Christian Bale respecte à la lettre les images d’archive les plus connues, et remet en scène les interviews de Scorsese pour le documentaire No Direction Home. Et le segment de Cate Blanchett nous rejoue la fameuse tournée anglaise de 1965, filmée integralement par Pennebaker pour le maitre-étalon du documentaire rock Don’t Look Back. Petit à petit, le film se détache de ces traces gravées dans le marbre pour se réapproprier le materiau et l’emmener sur des routes plus passionnantes, habitées, sinueuses, du délire fellinien au western crepusculaire, en passant par la romance Godardienne. Film musical, mais film cinéphile aussi…

Et la musique bien sur… Je parlais il n’y a pas si longtemps avec des amis du raisonnablement réussi biopic du chanteur de Joy Division, Control par Anto Corbijn. La vie de Ian Curtis y était montrée sans pathos, avec indépendance et intelligence. Mais la musique n’y occupait pas une place assez importante à leur gout. Les quelques scènes de concert étaient brillantes mais la démarche créatrice était passée à la trappe. C’est souvent ce qui intéresse quand on aime un artiste. Le “Comment ça marche?” de la création…. Il est déja difficile de supputer comment un Ian Curtis qui n’a fait que deux albums a pu écrire ses remarquables petites mélopées post-punk. Il est d’autant plus impossible de comprendre comment Dylan a pu gérer ce flot créatif inouï, cette marée devastatrice d’influences, la mise au point de ce phrasé si particulier, cette ampleur inédite matinée d’absurde, ces contes modernes et baroques lisibles à tous les niveaux possibles et imaginables. Beaucoup ont essayé, aucun n’y est arrivé.

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Et d’une manière un poil detournée, le film intègre brillament cette merveilleuse et impenetrable musique à son récit. J’en prendrai pour exemple, probablement la scène la plus remarquable du film, qui relève le difficile pari d’illustre visuellement un des sommets de Dylan, “Ballad of a Thin Man”. Comme le dit si bien son meilleur biographe, François Bon, “Ballad of a Thin Man, depuis 40 ans, c’est la chanson qui fait peur…”. Dans ce morceau d’anthologie, Bobby conte sur fond de piano menaçant, la chute des repères Kafkaïenne d’un personnage desesperement anonyme, Mr. Jones. Ce dernier y croise son double nu qui le pointe du doigt et se retrouve metamorphosé en freaks moqué et humilié. Dans le film, le personnage de Jude (Cate Blanchett) interprete la chanson sur scène et à la manière d’un clip, Haynes met en scène les paroles de la chanson, ou le Mr. Jones en question ne serait autre que le journaliste guindé, cité plus haut. Interpretation personnelle du réalisateur. Soudainement, le son et l’image se figent. Et deux membres des Black Panthers (activistes d’extreme gauche noirs américains), analysent la chanson en la réecoutant encore et encore. L’un des deux est persuadé que la chanson parle d’eux, qu’il décrit le malaise américain face à la lutte des droits civiques, que le Mr. Jones c’est le blanc lambda qui doit faire face aux metamorphoses de la société… Inédit dans un biopic, le procédé permet au spectateur d’assimiler l’inssaisissable génie de Dylan, sa capacité jusque là à inegalée à créer des chansons qui veulent tout dire et rien dire à la fois, qui parlent de son époque, sans jamais tomber dans la protestation gratuite et vide, exercice denué d’intelligence artistique et de panache.

Tout le contraire du génie dont ce film prend le risque de ne pas conter l’existence. Haynes prefere mettre en avant, l’image populaire, le cliché. Un des sujets du film c’est cette passionnante relation qui peut exister entre une celebrité et son public. Comment ils peuvent se nourrir l’un l’autre. C’est ici l’art créatif dans ce qu’il a de plus passionnant. On ne raconte pas Dylan, on l’interprete, le façonne, joue avec. On le contraint à se regarder lui-même, à le transporter de décors familiers en fantasmes cinéphiles. Tel un chimiste amateur, on regarde ce que ça donne, s’en amuse et on constate qu’un sens profond s’en echappe. Que comme toutes les grandes chansons, on peut les emmener n’importe ou. Ca marche toujours aussi bien. Car le génie ne réside pas dans la manière de faire, mais dans l’esprit avec laquelle on fait les choses.

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I’m Not There, c’est génial aussi parce que c’est un film qui croit en la richesse et en la complexité humaine. Qui croit qu’une personne, une seule, ça peut-être passionnant et multiple.

I’m Not There, c’est aussi génial parce que c’est magnifiquement interprété, parce que Cate Blanchett est vraiment trop forte et que les répliques cultes sonnent vraiment génial dans sa jolie petite bouche.

I’m Not There, c’est génial parce que c’est triste, psychédelique, lent, effrené, melancolique, fou, lyrique, réaliste, drole et bouleversant. C’est tout ça à la fois, alors courez-y…! Best film of the Year

décembre 4, 2007

CCPP (Cahier Critique Permanent et Pertinent). Episode 9

Classé dans : Cinéma — legolasda @ 11:35

 

L’Homme sans Age 

On commence avec le dernier Coppola, le plus frais dans mon esprit, car je viens finalement de le voir, plutôt en retard par rapport à ses multiples défenseurs et detracteurs. Après 10 ans d’absence, le maitre du Nouvel Hollywood revient avec un film veneneux, étrange et fascinant, une oeuvre auto-produite loin des studios américains, car tournée integralement en Europe et plus généralement en Roumanie.

Le film est l’adaptation d’une nouvelle d’un chercheur et ecrivain roumain Mircea Eliade, fortement influencé par l’etude et l’Histoire des langues et la philosophie bouddhiste, deux élèments que l’on retrouve dans l’oeuvre de Coppola. On retrouve aussi la fascination du réalisateur pour le baroque exacerbé (pleonasme?) ou les techniques cinématographiques experimentales. Le tout saupoudré d’une bouleversante reflexion sur son Art et sa carrière. Dominique Mattei est un vieux professeur d’université, à jamais marqué par un amour disparu et par la somme gigantesque d’un travail auquel il a consacré sa vie, et qu’il n’a jamais pu finir. Alors qu’il est sur le point de mettre fin à ses jours, il est frappé par la foudre. Après avoir miraculeusement survécu, il se réveille quelques semaines plus tard doté de pouvoirs cerebraux décuplés et d’un corps preservé des ravages du temps. Le film suivra son parcours dans une Europe tantot dechirée par la menace nazie, tantot paralysée par la menace nucléaire.

Dans un premier temps, le film est esthetiquement admirable. Coppola se sert de tous les outils à sa disposition, pour mettre au point une oeuvre à la fois ludique et déstabilisante. Il est toujours plaisant de voir un auteur s’amuser autant avec son medium artistique. Coppola explore ici avec jubilation les figures du miroirs et du reflet : aussi bien litteralement (la scène ou Veronica découvre les “metamorphoses” de son visage par exemple) que figuralement (le film fourmille de plans renversés, de surimpressions…). L’ensemble débouche sur une reflexion remarquable sur l’Art cinématographique, sur ce qui sépare la réalité cinématographique et la realité diégétique. Pas une seule scène sans une trouvaille de mise en scène excitante. Comme tous ces merveilleux trucages qui évoquent le temps des pionniers et l’ingéniosité de Meliès (l’apparition des Roses). Ou ce jeu permanent avec les filtres, les couleurs. Les scènes de nuit, merveilleuses, enivrantes, ont cette teinte fragile et dense des films muets des années 10 et 20, à l’epoque ou on tentait souvent de colorer l’image à l’aide de filtres. Ce que certains décriront comme du mauvais gout (les mêmes detracteurs qu’à l’epoque de Dracula…), n’est en fait qu’une merveilleux jeu de piste sur l’histoire du cinéma et sur la representation du XXeme siècle à l’écran.

Au-delà du simple constat de beauté esthetique, le film aborde des thématiques fortes qui ont marquées durablement l’inconscient collectif. Réutilisation brillante de l’ultra-rebattu mythe de Dorian Gray. Un personnage schyzophréne, sujet qui n’a cessé de titiller le fantastique anglo-saxon à partir du XIX ème siècle, de Stevenson à Tolkien. Ou encore la réincarnation, effleuré ici de manière suffisament subtile et intelligente pour ne pas tomber dans le grand-guignol. C’est une fable en somme, qui ne saute jamais totalement le pas jusqu’à la grande Histoire, ne cessant de repandre sa divine mélancolie et sa tension pérmanente. Car oui, dans un certain sens, l’Homme sans Age est assez effrayant. Les scènes de possession notamment, ou ces inquiétantes et remarquables scènes de dualités, qui confirment à elle-seules le pouvoir de la mise en scène du maitre, capable encore de mettre en scène grace à des artifices vieux comme le monde (enfin… comme le cinéma) de purs moments de tension cinématographiques.

Le sujet profond du film réside dans cette incapacité à traduire l’Histoire, à comprendre une évolution trop importante pour nous. C’est ce sentiment de solitude, d’incapacité qui enveloppe l’integralité du métrage. Cette frustration est ancrée au plus profond de la destinée humaine, Mattei qui bénéficie d’une intelligence incomparable et d’un corps protégé des affres du temps, ne parvient à aucun moment à obtenir satisfaction. De façon très idiote, ça me rappelle un peu Docteur Who. Vous savez, cet inoxydable feuilleton britannique dans laquelle un dejanté docteur est eternellement condamné à voyager d’époques en dimensions parrallèles. Tout comme le Docteur Who (ça c’est de la comparaison…), Mattei voyage dans les époques comme coincé dans des époques succéssives auxquelles il n’appartient pas. Il traverse les situations, en y échappant constamment et sans la moindre satisfaction. C’est ce terrible constat que Coppola insuffle à son oeuvre, le constat d’une carrière passionnante mais inégale, une carrière menée par un être constamment insatisfait, débordant d’idées et toujours en guerre contre le diktat Hollywoodien. Le temps, Coppola en manque. Il n’en a jamais eu et n’en aura surement jamais pour réaliser son arlesienne Megalopolis aux ambitions débordantes. C’est la tragédie d’un être surdoué et incroyablement cultivé qui n’arrive que trop rarement à donner forme à ses aspirations…

Lions et Agneaux

Pas grand chose à dire sur un film ni mauvais ni bon, excepté une petite reflexion sur les motivations qu’on peut avoir pour réaliser un film. Redford n’est pas un immense réalisateur, mais qualitativement ici, ça chute sévère. Non pas que ce soit mal joué (tous les acteurs au top), le scénario n’est pas mal écrit (je suis toujours friant du genre purement théatral, mettant ainsi en valeur d’intenses numéros d’acteur et de dialoguistes). C’est juste que le film dit ce qu’il a à dire et c’est tout. Le plutôt remarquable Dans la Vallée d’Elah, allait plus loin sur le thème de la Guerre en Irak. On avait une bonne petite interrogation sur l’inconscient collectif américain, et un scénario taillé au scalpel par un des specalistes hollywoodiens actuels. La Redford expose platement les tenants et les aboutissants de son histoire, alternant l’interview d’un néo-conversateur aux dents longues (Tom Cruise) par une excellente journaliste gauchiste à qui on ne la fait pas (Meryl Streep), la discussion entre un prof d’université idealiste (Redford) et son élève brillant mais cynique (Andrew Garfield), et les aventures Afghanes de deux soldats en facheuse posture incarnés par les très quotas Derek Luke et Michael Pena, victime attitrée de la politique de Bush dans pas mal de films américains. Un scénario classique pour un film court et sans grande ampleur.

Tout ça, c’est bien sympa mais, pour plus de recul, essayons de résumer le plus exhaustivement possible le message du film :

- Il n’y a pas d’armes de destruction massive en Irak

- les Néo-conservateurs sont des gros cons de capitalistes qui meprisent les classes sociales les plus defavorisées

- Les Americains feraient mieux de se bouger le cul et de faire des manifs un peu plus souvent.

Comment ne pas être d’accord… Mais n’est-ce pas un peu léger?

La Nuit nous Appartient

Le morceau de bravoure du mois de Novembre, surement un des tout meilleurs films de l’année? (Mon ami, Joe Pesci, m’encouragerait volontiers à aller encore plus loin dans l’hyperbole, pour une fois). Pour attaquer ce monstre de cinéma qu’est We Own the Night de James Gray, TRES honteusement boudé par le palmares de Cannes cette année, il faut bien trouver un angle d’attaque et le voici :

La Nuit nous Appartient est un film tellement simple qu’il en est surprenant. Le mot peut paraître idiot, mais c’est pourtant toute la verité tellement nos yeux de cinéphiles des années 2000 ne sont plus, et depuis longtemps, habitués à une telle maitrise scénaristique, à une telle puissance cinématographique et surtout, à une telle universalité. C’est intéressant à remarquer, car aujourd’hui à peu près tous les films parlent d’un évènement précis, veulent dénoncer la misère sociale de telle époque, de telle façon qu’elle puisse rentrer en parfaite harmonie avec la notre. Ou alors, inversement, un contexte social est determiné, comme choisi par défaut (disons, un très courant, Paris, Années 2000, classe aisée), puis laissé plus ou moins de coté, sans jamais vouloir tout à fait toucher à de grands sujets, humains et intemporels, qui vont bien au-delà des contingences de l’Histoire.

Et c’est pour ça que des films comme La Nuit nous Appartient, on est plus vraiment habitué. C’est un cauchemar pour l’analyse dans le fond… Car j’ai beau retourner le sujet aux quatre coins de mon petit crane, je n’arrive pas à trouver un autre degré à ce film que cette pure et simple variation sur le thème du poids de l’héredité. Le meilleur parti pris de James Gray, c’est de ne quasiment jamais ancrer son film dans son époque (New-York, 1988). Si il n’y avait pas Blondie et les Clashs sur la bande-son, on ne pourrait pas déterminer l’espace-temps du film, et ça ne nuirait en aucun cas à la puissance du tout.

Ce n’est définitivement pas un film qu’on puisse detester. Tout est génial. L’intérpreation atteint des niveaux pharamineux : Mark Whalberg, tout en frustration et interorité, ne cesse de confirmer tout le bien que Joe Pesci et moi pensons de lui depuis Les Infiltrés. Robert Duvall incarne un père policier émouvant, attachant et crédible, pur représentant de cet Hollywood des années 70 dont le réalisateur est si friand. Eva Mendes est ce qu’on a vu de plus sexy et attachant cette année sur un ecran de cinéma. Quant à Joaquim Phoenix… Ahhh… Joaquim Phoenix, il porte littéralement le film sur ses épaules, tout comme ces monstrueux poids hereditaires et sentimentaux, qui font de lui un merveilleux et important interprete de sa génération.

La mise en scène a la puissance d’une marche funèbre, et trouve son apogée dans deux purs instants de grace noire : la visite du laboratoire clandestin (entre film de vampires et Dark Vador chez les mafieux russes) et la poursuite en voiture, qui associe avec une intelligence rare l’économie de budget et le spectaculaire (guettez bien le travail du son sur cette scène). La Nuit nous Appartient à cette etoffe des grands films, ces monuments qui imposent leur vision sans jamais amener le spectateur à s’interroger sur le bien-fondé de tel ou tel choix.

Le scénario, en lui-même, mérite une sacrée dose d’éloges tellement on avait pas vu cette ampleur et cette ambition dans un film américain depuis les premiers Scorsese ou Coppola. Un polar noir et imposant, empruntant autant à la Bible qu’à Sophocle, qui a le culot de ne pas retranscrire une Tragedie Grecque à l’époque moderne, mais tout simplement de faire une Tragédie Grecque. Concision, universalité et maitrise sont les atouts-maitres d’une oeuvre qui aurait définitivement fait une grande Palme d’Or.

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