Legolasda’s Weblog

décembre 4, 2007

CCPP (Cahier Critique Permanent et Pertinent). Episode 9

Classé dans : Cinéma — legolasda @ 11:35

 

L’Homme sans Age 

On commence avec le dernier Coppola, le plus frais dans mon esprit, car je viens finalement de le voir, plutôt en retard par rapport à ses multiples défenseurs et detracteurs. Après 10 ans d’absence, le maitre du Nouvel Hollywood revient avec un film veneneux, étrange et fascinant, une oeuvre auto-produite loin des studios américains, car tournée integralement en Europe et plus généralement en Roumanie.

Le film est l’adaptation d’une nouvelle d’un chercheur et ecrivain roumain Mircea Eliade, fortement influencé par l’etude et l’Histoire des langues et la philosophie bouddhiste, deux élèments que l’on retrouve dans l’oeuvre de Coppola. On retrouve aussi la fascination du réalisateur pour le baroque exacerbé (pleonasme?) ou les techniques cinématographiques experimentales. Le tout saupoudré d’une bouleversante reflexion sur son Art et sa carrière. Dominique Mattei est un vieux professeur d’université, à jamais marqué par un amour disparu et par la somme gigantesque d’un travail auquel il a consacré sa vie, et qu’il n’a jamais pu finir. Alors qu’il est sur le point de mettre fin à ses jours, il est frappé par la foudre. Après avoir miraculeusement survécu, il se réveille quelques semaines plus tard doté de pouvoirs cerebraux décuplés et d’un corps preservé des ravages du temps. Le film suivra son parcours dans une Europe tantot dechirée par la menace nazie, tantot paralysée par la menace nucléaire.

Dans un premier temps, le film est esthetiquement admirable. Coppola se sert de tous les outils à sa disposition, pour mettre au point une oeuvre à la fois ludique et déstabilisante. Il est toujours plaisant de voir un auteur s’amuser autant avec son medium artistique. Coppola explore ici avec jubilation les figures du miroirs et du reflet : aussi bien litteralement (la scène ou Veronica découvre les “metamorphoses” de son visage par exemple) que figuralement (le film fourmille de plans renversés, de surimpressions…). L’ensemble débouche sur une reflexion remarquable sur l’Art cinématographique, sur ce qui sépare la réalité cinématographique et la realité diégétique. Pas une seule scène sans une trouvaille de mise en scène excitante. Comme tous ces merveilleux trucages qui évoquent le temps des pionniers et l’ingéniosité de Meliès (l’apparition des Roses). Ou ce jeu permanent avec les filtres, les couleurs. Les scènes de nuit, merveilleuses, enivrantes, ont cette teinte fragile et dense des films muets des années 10 et 20, à l’epoque ou on tentait souvent de colorer l’image à l’aide de filtres. Ce que certains décriront comme du mauvais gout (les mêmes detracteurs qu’à l’epoque de Dracula…), n’est en fait qu’une merveilleux jeu de piste sur l’histoire du cinéma et sur la representation du XXeme siècle à l’écran.

Au-delà du simple constat de beauté esthetique, le film aborde des thématiques fortes qui ont marquées durablement l’inconscient collectif. Réutilisation brillante de l’ultra-rebattu mythe de Dorian Gray. Un personnage schyzophréne, sujet qui n’a cessé de titiller le fantastique anglo-saxon à partir du XIX ème siècle, de Stevenson à Tolkien. Ou encore la réincarnation, effleuré ici de manière suffisament subtile et intelligente pour ne pas tomber dans le grand-guignol. C’est une fable en somme, qui ne saute jamais totalement le pas jusqu’à la grande Histoire, ne cessant de repandre sa divine mélancolie et sa tension pérmanente. Car oui, dans un certain sens, l’Homme sans Age est assez effrayant. Les scènes de possession notamment, ou ces inquiétantes et remarquables scènes de dualités, qui confirment à elle-seules le pouvoir de la mise en scène du maitre, capable encore de mettre en scène grace à des artifices vieux comme le monde (enfin… comme le cinéma) de purs moments de tension cinématographiques.

Le sujet profond du film réside dans cette incapacité à traduire l’Histoire, à comprendre une évolution trop importante pour nous. C’est ce sentiment de solitude, d’incapacité qui enveloppe l’integralité du métrage. Cette frustration est ancrée au plus profond de la destinée humaine, Mattei qui bénéficie d’une intelligence incomparable et d’un corps protégé des affres du temps, ne parvient à aucun moment à obtenir satisfaction. De façon très idiote, ça me rappelle un peu Docteur Who. Vous savez, cet inoxydable feuilleton britannique dans laquelle un dejanté docteur est eternellement condamné à voyager d’époques en dimensions parrallèles. Tout comme le Docteur Who (ça c’est de la comparaison…), Mattei voyage dans les époques comme coincé dans des époques succéssives auxquelles il n’appartient pas. Il traverse les situations, en y échappant constamment et sans la moindre satisfaction. C’est ce terrible constat que Coppola insuffle à son oeuvre, le constat d’une carrière passionnante mais inégale, une carrière menée par un être constamment insatisfait, débordant d’idées et toujours en guerre contre le diktat Hollywoodien. Le temps, Coppola en manque. Il n’en a jamais eu et n’en aura surement jamais pour réaliser son arlesienne Megalopolis aux ambitions débordantes. C’est la tragédie d’un être surdoué et incroyablement cultivé qui n’arrive que trop rarement à donner forme à ses aspirations…

Lions et Agneaux

Pas grand chose à dire sur un film ni mauvais ni bon, excepté une petite reflexion sur les motivations qu’on peut avoir pour réaliser un film. Redford n’est pas un immense réalisateur, mais qualitativement ici, ça chute sévère. Non pas que ce soit mal joué (tous les acteurs au top), le scénario n’est pas mal écrit (je suis toujours friant du genre purement théatral, mettant ainsi en valeur d’intenses numéros d’acteur et de dialoguistes). C’est juste que le film dit ce qu’il a à dire et c’est tout. Le plutôt remarquable Dans la Vallée d’Elah, allait plus loin sur le thème de la Guerre en Irak. On avait une bonne petite interrogation sur l’inconscient collectif américain, et un scénario taillé au scalpel par un des specalistes hollywoodiens actuels. La Redford expose platement les tenants et les aboutissants de son histoire, alternant l’interview d’un néo-conversateur aux dents longues (Tom Cruise) par une excellente journaliste gauchiste à qui on ne la fait pas (Meryl Streep), la discussion entre un prof d’université idealiste (Redford) et son élève brillant mais cynique (Andrew Garfield), et les aventures Afghanes de deux soldats en facheuse posture incarnés par les très quotas Derek Luke et Michael Pena, victime attitrée de la politique de Bush dans pas mal de films américains. Un scénario classique pour un film court et sans grande ampleur.

Tout ça, c’est bien sympa mais, pour plus de recul, essayons de résumer le plus exhaustivement possible le message du film :

- Il n’y a pas d’armes de destruction massive en Irak

- les Néo-conservateurs sont des gros cons de capitalistes qui meprisent les classes sociales les plus defavorisées

- Les Americains feraient mieux de se bouger le cul et de faire des manifs un peu plus souvent.

Comment ne pas être d’accord… Mais n’est-ce pas un peu léger?

La Nuit nous Appartient

Le morceau de bravoure du mois de Novembre, surement un des tout meilleurs films de l’année? (Mon ami, Joe Pesci, m’encouragerait volontiers à aller encore plus loin dans l’hyperbole, pour une fois). Pour attaquer ce monstre de cinéma qu’est We Own the Night de James Gray, TRES honteusement boudé par le palmares de Cannes cette année, il faut bien trouver un angle d’attaque et le voici :

La Nuit nous Appartient est un film tellement simple qu’il en est surprenant. Le mot peut paraître idiot, mais c’est pourtant toute la verité tellement nos yeux de cinéphiles des années 2000 ne sont plus, et depuis longtemps, habitués à une telle maitrise scénaristique, à une telle puissance cinématographique et surtout, à une telle universalité. C’est intéressant à remarquer, car aujourd’hui à peu près tous les films parlent d’un évènement précis, veulent dénoncer la misère sociale de telle époque, de telle façon qu’elle puisse rentrer en parfaite harmonie avec la notre. Ou alors, inversement, un contexte social est determiné, comme choisi par défaut (disons, un très courant, Paris, Années 2000, classe aisée), puis laissé plus ou moins de coté, sans jamais vouloir tout à fait toucher à de grands sujets, humains et intemporels, qui vont bien au-delà des contingences de l’Histoire.

Et c’est pour ça que des films comme La Nuit nous Appartient, on est plus vraiment habitué. C’est un cauchemar pour l’analyse dans le fond… Car j’ai beau retourner le sujet aux quatre coins de mon petit crane, je n’arrive pas à trouver un autre degré à ce film que cette pure et simple variation sur le thème du poids de l’héredité. Le meilleur parti pris de James Gray, c’est de ne quasiment jamais ancrer son film dans son époque (New-York, 1988). Si il n’y avait pas Blondie et les Clashs sur la bande-son, on ne pourrait pas déterminer l’espace-temps du film, et ça ne nuirait en aucun cas à la puissance du tout.

Ce n’est définitivement pas un film qu’on puisse detester. Tout est génial. L’intérpreation atteint des niveaux pharamineux : Mark Whalberg, tout en frustration et interorité, ne cesse de confirmer tout le bien que Joe Pesci et moi pensons de lui depuis Les Infiltrés. Robert Duvall incarne un père policier émouvant, attachant et crédible, pur représentant de cet Hollywood des années 70 dont le réalisateur est si friand. Eva Mendes est ce qu’on a vu de plus sexy et attachant cette année sur un ecran de cinéma. Quant à Joaquim Phoenix… Ahhh… Joaquim Phoenix, il porte littéralement le film sur ses épaules, tout comme ces monstrueux poids hereditaires et sentimentaux, qui font de lui un merveilleux et important interprete de sa génération.

La mise en scène a la puissance d’une marche funèbre, et trouve son apogée dans deux purs instants de grace noire : la visite du laboratoire clandestin (entre film de vampires et Dark Vador chez les mafieux russes) et la poursuite en voiture, qui associe avec une intelligence rare l’économie de budget et le spectaculaire (guettez bien le travail du son sur cette scène). La Nuit nous Appartient à cette etoffe des grands films, ces monuments qui imposent leur vision sans jamais amener le spectateur à s’interroger sur le bien-fondé de tel ou tel choix.

Le scénario, en lui-même, mérite une sacrée dose d’éloges tellement on avait pas vu cette ampleur et cette ambition dans un film américain depuis les premiers Scorsese ou Coppola. Un polar noir et imposant, empruntant autant à la Bible qu’à Sophocle, qui a le culot de ne pas retranscrire une Tragedie Grecque à l’époque moderne, mais tout simplement de faire une Tragédie Grecque. Concision, universalité et maitrise sont les atouts-maitres d’une oeuvre qui aurait définitivement fait une grande Palme d’Or.

2 commentaires »

  1. Joe Pesci est content que tu ais apprécier le film de monsieur FF Coppola. Joe Pesci pense également que La Nuit nous appartient est objectivement le meilleur film de l’année. Je n’ai bien sûr pas encore vu Je suis une légende qui viendra peut-être contrecarrer cet assertion un brin prétentieuse. Hé hé, quesse qu’on se marre sur le blog de Legolasda.

    Commentaire par Joe Pesci — décembre 5, 2007 @ 12:55

  2. J’ai le droit de dire que nos dialogues virtuels me manque ???

    Toulouse me satisferait (presque) si mes soirées étaient rythmées par les enregistrements d’un certain jeune homme ;-p

    Je t’embrasse

    Commentaire par laura — décembre 12, 2007 @ 2:37


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