I’m Not There

Nous sommes le 23 decembre. Dans deux jours c’est Noël. Mais ce n’est pas le sujet. J’ai vu I’m not There de Todd Haynes, le jour de sa sortie le 5 decembre. Si mes cours de mathématique en secondaire n’ont pas été totalement inutiles, 18 jours se sont ecoulées entre le visionnage premier (car je l’ai vu deux fois) et la critique.
Critique importante s’il en est. Car pour l’instant, I’m not There est le meilleur film que j’ai pu voir cette année. Je n’ai pas encore pu voir la Graine et le Mulet, le Emmanuel Mouret n’a pas encore eu la chance de passer sous mon regard affuté mais bon public, mais dieu sait si j’ai du respect pour Valeria Bruni-Tedeschi (peut-être moins pour sa trainée de soeur…), je ne pense pas que son film Actrices reussira à suplanter dans mon esprit et dans mon coeur, la claque formelle et emtionnelle qu’incarne pour moi the best movie of the year, I’m Not There.
Je l’ai attendu ce film… Grand fan de Bob Dylan, je trepignais d’impatience à l’idée de découvrir les grandes etapes de la legende Dylanienne revue et remachée par l’excellent faiseur postmoderne et indépendant Todd Haynes. Le concept, culotté et original, ne vous est plus inconnu. 6 acteurs differents incarnent le troubadour, selon les differentes étapes de sa vie, ou surtout (et c’est là que c’est fort) selon les differentes étapes de son évolution artistique, peut-être la plus passionnante qui soit. Total reflet de son époque et de son pays, Dylan c’est tous les paradoxes du monstre Américain. Tout y est abordé.
La légende archivée, contestataire violent et provocateur endiablé. Par Christian Bale.
L’enfance rêvée en jeune bluesman noir en voyage sur les trains de marchandise. Par Carl Marcus Franklin.
Le poête dandy et désinvolte, homonyme du modèle incontestable Arthur Rimbaud. Par Ben Winshaw.
La star irrespectueuse, à la tête enflée, animé par une haine farouche envers les incursions dans sa vie privée. Par Heath Ledger.
Le Cow-Boy en cavale, se réfugiant dans un fantasme américain dont Billy the Kid est la principale incarnation. Par Richard Gere.
Le chretien fervent à la limite du fanatisme, vers la fin des années 70. Encore par Christian Bale.
Et surtout… La rock star perturbée, pharmacie ambulante, dont le passage à l’electrique provoque indignation et incomprehension. Par Cate Blanchett.
Si le film brille, ce n’est pas par son concept en lui-même. C’est plutot par les extensions de ce concept. Les potentialités pleinement employées de cette idée, qui permet de dresser un tableau brillant, chamaré et bordelique d’une Amerique en permanence en proie aux doutes, obsédée par la redemption, insaisissable, insatiable.

Dylan, et ça Haynes l’a très bien comprit, est plus qu’une légende. C’est un parfum, un gaz qui enveloppe toute une époque (l’eternelle desillusion du passage des années 60 à 70) en se nourissant du passé, tout en préfigurant en permanence le futur. C’est surtout une personnalité mythologique, qui finalement existe plus dans l’inconscient collectif que physiquement (combien de fois n’ai-je pas entendu “il est mort, Bob Dylan?”) et qui n’a pas eu besoin de passer l’arme à gauche par en arriver à ce degré de renommée, d’habitude reservé aux martyrs de la culture populaire, de Marylin à Kurt Cobain…
Haynes, dont l’intelligence à parler de son pays par le biais de citations aussi pertinentes que de bon gout n’est plus à prouver, élabore ici un très intéressant travaille de correspondance entre les époques. Quand je dis “époque”, je ferais mieux de parler de “dimensions” tant chaque avatar de la star différe des autres. La richesse de l’oeuvre réside dans ces correspondances… Ainsi, pour exemple Pat Garret, le sheriff, est joué par le journaliste guindé et accusateur du segment dedié à Cate Blanchett. Ces deux figures incarnent la relation de Dylan vis-à-vis de l’Establishment, relation compliquée s’il en est (l’analogie avec l’amitié entre Garret et le Kid n’en est que plus brillante). Aussi, le fait que le prophète gauchiste de la premiere moitié des 60’s et le prophète religieux de la fin des 70’s soit incarnée par le même acteur (Christian Balle, toujours habité) illustre ce glissement dangereux entre les bonnes intentions et le fanatisme qui a toujours flotté au dessus de la bannière étoilée…
Le film est pourtant incroyablement respectueux en ce qui concerne les details. C’est vraiment le film d’un fan de Dylan, qui ne cherche en aucun cas à plaquer sur ecran les faits, mais la version des faits dont béneficie le public, cette légende dense et fascinante qui n’a souvent pas grand chose à voir avec la réalité. Pour un Dylanien pur et dur, le film est donc un regal. Le suitcase du jeune noir Woody, arbore la fameuse maxime “this machine kills fascists”. Le personnage de Charlotte Gainsbourg compile brillament deux femmes importantes dans l’existence du poète, Suze, premier grand amour, artiste-peintre qui a joué un role importante dans la culture européenne de Dylan, et Sarah, la femme, la mère de ses enfants. Le segment de Christian Bale respecte à la lettre les images d’archive les plus connues, et remet en scène les interviews de Scorsese pour le documentaire No Direction Home. Et le segment de Cate Blanchett nous rejoue la fameuse tournée anglaise de 1965, filmée integralement par Pennebaker pour le maitre-étalon du documentaire rock Don’t Look Back. Petit à petit, le film se détache de ces traces gravées dans le marbre pour se réapproprier le materiau et l’emmener sur des routes plus passionnantes, habitées, sinueuses, du délire fellinien au western crepusculaire, en passant par la romance Godardienne. Film musical, mais film cinéphile aussi…
Et la musique bien sur… Je parlais il n’y a pas si longtemps avec des amis du raisonnablement réussi biopic du chanteur de Joy Division, Control par Anto Corbijn. La vie de Ian Curtis y était montrée sans pathos, avec indépendance et intelligence. Mais la musique n’y occupait pas une place assez importante à leur gout. Les quelques scènes de concert étaient brillantes mais la démarche créatrice était passée à la trappe. C’est souvent ce qui intéresse quand on aime un artiste. Le “Comment ça marche?” de la création…. Il est déja difficile de supputer comment un Ian Curtis qui n’a fait que deux albums a pu écrire ses remarquables petites mélopées post-punk. Il est d’autant plus impossible de comprendre comment Dylan a pu gérer ce flot créatif inouï, cette marée devastatrice d’influences, la mise au point de ce phrasé si particulier, cette ampleur inédite matinée d’absurde, ces contes modernes et baroques lisibles à tous les niveaux possibles et imaginables. Beaucoup ont essayé, aucun n’y est arrivé.

Et d’une manière un poil detournée, le film intègre brillament cette merveilleuse et impenetrable musique à son récit. J’en prendrai pour exemple, probablement la scène la plus remarquable du film, qui relève le difficile pari d’illustre visuellement un des sommets de Dylan, “Ballad of a Thin Man”. Comme le dit si bien son meilleur biographe, François Bon, “Ballad of a Thin Man, depuis 40 ans, c’est la chanson qui fait peur…”. Dans ce morceau d’anthologie, Bobby conte sur fond de piano menaçant, la chute des repères Kafkaïenne d’un personnage desesperement anonyme, Mr. Jones. Ce dernier y croise son double nu qui le pointe du doigt et se retrouve metamorphosé en freaks moqué et humilié. Dans le film, le personnage de Jude (Cate Blanchett) interprete la chanson sur scène et à la manière d’un clip, Haynes met en scène les paroles de la chanson, ou le Mr. Jones en question ne serait autre que le journaliste guindé, cité plus haut. Interpretation personnelle du réalisateur. Soudainement, le son et l’image se figent. Et deux membres des Black Panthers (activistes d’extreme gauche noirs américains), analysent la chanson en la réecoutant encore et encore. L’un des deux est persuadé que la chanson parle d’eux, qu’il décrit le malaise américain face à la lutte des droits civiques, que le Mr. Jones c’est le blanc lambda qui doit faire face aux metamorphoses de la société… Inédit dans un biopic, le procédé permet au spectateur d’assimiler l’inssaisissable génie de Dylan, sa capacité jusque là à inegalée à créer des chansons qui veulent tout dire et rien dire à la fois, qui parlent de son époque, sans jamais tomber dans la protestation gratuite et vide, exercice denué d’intelligence artistique et de panache.
Tout le contraire du génie dont ce film prend le risque de ne pas conter l’existence. Haynes prefere mettre en avant, l’image populaire, le cliché. Un des sujets du film c’est cette passionnante relation qui peut exister entre une celebrité et son public. Comment ils peuvent se nourrir l’un l’autre. C’est ici l’art créatif dans ce qu’il a de plus passionnant. On ne raconte pas Dylan, on l’interprete, le façonne, joue avec. On le contraint à se regarder lui-même, à le transporter de décors familiers en fantasmes cinéphiles. Tel un chimiste amateur, on regarde ce que ça donne, s’en amuse et on constate qu’un sens profond s’en echappe. Que comme toutes les grandes chansons, on peut les emmener n’importe ou. Ca marche toujours aussi bien. Car le génie ne réside pas dans la manière de faire, mais dans l’esprit avec laquelle on fait les choses.

I’m Not There, c’est génial aussi parce que c’est un film qui croit en la richesse et en la complexité humaine. Qui croit qu’une personne, une seule, ça peut-être passionnant et multiple.
I’m Not There, c’est aussi génial parce que c’est magnifiquement interprété, parce que Cate Blanchett est vraiment trop forte et que les répliques cultes sonnent vraiment génial dans sa jolie petite bouche.
I’m Not There, c’est génial parce que c’est triste, psychédelique, lent, effrené, melancolique, fou, lyrique, réaliste, drole et bouleversant. C’est tout ça à la fois, alors courez-y…! Best film of the Year…