There Will be Blood de Paul Thomas Anderson

Difficile d’entamer la critique d’un tel monument.
Mauvais à priori pour commencer : Paul Thomas Anderson, bon artiste indépendant ayant précédemment eu du mal à se défaire de la préciosité de son cinéma et du difficile héritage de son mentor Robert Altman. Dithyrambe critique, ce qui inspire forcément un peu la méfiance. Pétard mouillé aux Oscars. ; Deux statuettes dont Meilleure photographie et le Meilleur Acteur, déjà alloué à l’évidence à Daniel Day-Lewis. Le reste fut dévolu aux Coen, de façon inattendue. Avec No Country for Old Men d’ailleurs, la fresque de PTA entretient des relations troublantes : les deux métrages ont été tournés dans la même région du Texas. La légende dirait même que le tournage de l’épique scène d’incendie du présent entraîna une interruption de tournage pendant les prises de vue du Coen. Drôle parallèle de deux splendeurs du cinéma américain se tirant la bourre dans des délais comparables.
Au final, There Will be Blood, c’est du cinéma assez peu habituel de nos jours. On est plus dans la volonté de refaire (ou défaire) ce qui a déjà été fait, de repenser ce lourd héritage cinématographique États-unien. On essaye vraiment ici de s’inscrire dans une logique, une continuation des grands travaux de représentation de l’Histoire d’un pays, toujours en construction et jamais tout à fait achevé. Citons les Naissance d’une Nation, Citizen Kane, Autant en Emporte le Vent et autres Rapaces pour rendre compte de l’ampleur. Pas de petits gestes postmodernes venant d’habiles cinéphiles ni de prétentions auteuristes extrêmes. Sans renier totalement son passé de chantre du cinéma ricain indépendant des 90’s, Anderson à l’évidence, après le semi-echec de Punch Drunk Love, a prit du recul, pensé une œuvre qui aurait pu être trop grande pour lui si il ne s’était pas déjà fait les griffes sur l’exercice on ne peut plus compliqué du film choral à narration éclatée Altmanien.
There Will be Blood, même si, j’espère, ce n’est désormais plus un secret pour personne, est adapté des 100 premières pages du roman d’Upton Sinclair, Oil !. Le film conte l’histoire de Daniel Plainview, un « Oil man » comme il aime tant à se définir, et de sa prospection d’un bout de terrain du Texas regorgeant d’or noir. Il est accompagné de son jeune fils adoptif, qui ignore sa nature de bâtard. S’opposant à lui, Eli Sunday, fils du propriétaire du terrain, et prophète malin et agressif.
Deux familles, deux religions : le christianisme et le capitalisme. De cette dialectique, le film fait merveille se posant en parfaite métaphore de nos maux contemporains, coincés entre extrémisme religieux et libéralisme sauvage. Le film a en commun avec l’œuvre fondatrice de Welles, cette volonté de conter un « destin » américain. Le mythe du self-made man, avide d’expansion et de richesses. Ce destin, parasité un temps par l’arrivée du religieux (qui si dans un premier temps, il cherche à exister, finit par vouloir se tailler la part du lion), finira triomphant.

Cinématographiquement, on atteint là un sommet. Un tel équilibre entre un sens aigu de la mise en scène, sa force de suggestion et la pure représentation du spectaculaire et de l’épique, force le respect.
Les vingt premières minutes, sans aucune parole, sont stupéfiantes. Retrouvant en direct la force et les réflexes du cinéma muet, Anderson nous conte l’irrésistible ascension de Plainview, des tréfonds d’une petite prospection d’argent, jusqu’à l’adoption de son fils, en passant par l’invention du Derrick. Le tout, sous-tendu par le score époustouflant de Greenwood, tout en dissonances et élancements.
Les vingt dernières minutes aussi, qu’on cite plus rarement, et qui pourtant composent un monument de tragi-comique, de science du plan, une représentation de la solitude et de la folie dignes d’un grand metteur en scène. C’est à l’issu de ce final que l’ampleur de TWBB se fait pleinement ressentir. La violence de l’interprétation, la rudesse du dernier plan (et de la dernière réplique, sublime) : c’est l’Amérique en marche, dans ses contradictions, ses folies, et son irrémédiable soif de sang, d’achèvement.
Entre les deux, de délicieuses errances scénaristiques : un faux frère retrouvé puis perdu, les constantes humiliations entre prêtre et prospecteur, la construction d’un pipe-line, l’incendie d’un derrick… Autant de scènes d’anthologie enfilées à la suite comme autant de perles sur le fil de fer d’une narration parfaitement maîtrisée.
Le tout repose sur le tandem Day-Lewis / Dano. Le premier d’abord, parfait en vampire assoiffé de fluide (un temps envisagé, le titre français devait être le Sang de la Terre…) à la folie crescendo, et au mystère impénétrable. Puis le second réussissant l’exploit d’exister, puis de briller, voire d’effrayer face au monstre irlandais. La nomination aux Oscars semblait pourtant évidente…
Anderson livre un film à la fois hors de son temps, et contemporain. Sans concessions (pétrolières ah ah ah) et brillant, There Will be Blood mérite sans hésitation le titre de classique instantané grâce à cette propension si américaine de parler de son pays avec romanesque, intelligence, brio et universalité. Il est clair qu’ici Anderson est parfaitement grisé par l’ivresse de la narration et l’ampleur de son sujet.
La confirmation aussi qu’un auteur indépendant n’est jamais aussi passionnant que quand il choisit de se balader hors de ses terrains battus, au sein de contrées plus vastes, troublées et passionnantes.
